Port-au-Prince, mardi 12 janvier 2010 : 4. 53 pm.

Je m’impatiente de ne pas voir Rolphe rentrer. Je sors de la maison. Il fait beau, le ciel est bleu. Rolphe est dans la rue à deux mètres de moi. Soudain, je perds l’équilibre, il me rattrape. Un bruit soudain nous terrorise. Je lève les yeux et je ne comprends pas. Mon mari lui, sait de quoi il s’agit dès les premières secondes. Il est à son sixième tremblement de terre. Il en a déjà vécu 2 au Mexique et 3 en Haïti, comme si le destin avait voulu le préparer à surmonter un jour cette épreuve. Il me serre contre lui et m’entraîne vers le milieu de la rue. Il garde les yeux vers le ciel et s’assure que rien ne tombe sur nous. Je suis tétanisée, incapable de réagir. Je suis dans ses bras comme pour danser. Cette valse macabre semble durer une éternité. « Résiste, résiste » me crie-t-il. Il tremble de tout son être et malgré la panique que je lis dans son regard, il reste vigilant. Je me sens protégée. Puis le silence, un silence effrayant, comme si on attendait le coup de grâce; ensuite un nuage de poussière s’empare de la rue et nous brûle les yeux. Nous perdons toute visibilité. Je prends peur. Allons-nous rester dans le noir pour toujours ? Une maison du voisinage vient de s’écrouler. A coté de nous, une galerie de béton s’effondre sur notre Jeep. Un peu plus loin, une station de gaz propane explose. Les voisins sont asphyxiés et l’explosion entraîne un incendie qui consume sur place 5 véhicules. Les flammes noirâtres lèchent le ciel.

Les gens courent dans tous les sens pour rejoindre leur domicile et s’assurer que leurs « Love ones » sont sains et saufs. Certains pleurent déjà leurs morts; d’autres lèvent les bras vers le ciel pour implorer sa clémence. La fin du monde ?

Tout le quartier est dans la rue. Au moment où Rolphe s’apprête à rentrer dans la maison fissurée pour récupérer nos pièces d’identité, la terre tremble à nouveau, nous sommes effrayés. La terre aura tremblé plus d’une vingtaine de fois cette nuit là. Nous décidons de rester au même endroit, au milieu de la rue, le plus loin possible de tout ce qui pourrait nous tomber dessus. Tout le monde s’installe dans la rue. Certains pleurent, certains chantent à tue tête, d’autres sont là, figés, assommés. Nous nous installons sur le capot d’une voiture. Nous y passerons la nuit. Nous cherchons à appeler les nôtres pour les rassurer mais le téléphone ne fonctionne pas. Nous avons la chance de trouver un drap, du pain et des petits sachets d’eau pure. La nuit est longue. Vers 23h quelqu’un réalise que le réseau Haitel fonctionne. Une personne nous passe aimablement son téléphone. Rolphe peut joindre un proche qui nous avise que CNN a annoncé 12 répliques. Cette information nous est précieuse car elle nous permet de ne pas trop paniquer alors que, régulièrement, tout au long de la nuit, la terre tremble. A chaque fois, les cris de peur, les chants, les implorations reprennent. « Nan kisa nou ye la ? *». Toute la nuit, les femmes chantent en tendant leurs mains vers le ciel. Leurs chants expriment à la fois leur détresse et leur foi. «  Jezi Nazaret se ou menm map cheche, Jezi Nazaret se ou menm map rele, ou pa wè, m santi m an danje. **»

Le lendemain à l’aube, nous décidons de faire un tour de reconnaissance. A Lalue, la situation est terrible : maisons écroulées, voitures écrasées, morts et mourants agonisants dans la rue. Une situation indescriptible. Une femme en pleurs nous supplie de l’aider  à dégager sa fille morte coincée sous les décombres.

Rolphe reçoit miraculeusement un appel, le seul que nous aurons. L’appel vient de Corail, sa ville natale où tout va bien. Ils savent donc que nous avons été épargnés mais ne réalisent pas encore la gravité de la situation à Port-au-Prince.

Nous sommes paniqués : « Où trouver refuge ? » Le Canapé Vert est tout aussi effrayant. Un père serrant compulsivement le corps en habit d’écolier de son fils mort s’exclame : « Je ne l’avais pas serré dans mes bras lorsqu’il est parti à l’école hier, alors je le serre maintenant.» Des blessés et des morts partout. La librairie où j’étais la veille est fortement touchée. Ma stupéfaction est totale lorsque nous arrivons devant le Collège Canapé Vert complètement détruit. Je visitais un ami dans cette école 24h plus tôt. Nous angoissons à l’idée qu’il est peut être là, devant nous, sous les décombres. Notre impuissance est insupportable. Aucun policier, aucun secouriste, aucune autorité dans la rue. La Minustah compte quatorze mille membres en Haïti, coûtant 600 millions de dollars par an. Je n’ai pas vu un seul casque bleu à l’œuvre. La population est livrée à elle-même. Le président ne s’est toujours pas adressé à la nation. Rolphe s’indigne. Il dira plus tard : « Notre double malheur vient du fait que la plus grosse catastrophe de notre Histoire ait lieu sous la présidence la plus médiocre de notre Histoire.»

Nous marchons en constatant à chaque instant l’ampleur des dégâts. Les dalles de béton des immeubles se superposent comme des couches de fromage dans un sandwich. En dessous, des survivants lancent désespérément des appels aux secours aux passants impuissants. Certains interviennent à mains nues ou avec des outils de fortune.

Nous atteignons enfin le quartier de Pacot. En montant la rue, nous constatons que ce quartier a résisté et les dégâts sont minimes. Cela nous donne l’espoir de trouver notre amie Michelle en vie et éventuellement refuge chez elle. Ca y est, elle est là devant nous. Quel soulagement ! Nous sommes immédiatement confrontés à un problème d’eau, de vivres et de carburant. Rolphe reprend la rue à la recherche de nourriture. Aucun magasin n’est ouvert, aucune pharmacie, aucune pompe à essence… nous redoutons les jours à venir. Une Epicerie de quartier entrouvre ses portes. Rolphe s’empresse d’acheter un petit sac de riz, un sachet de spaghetti et un gallon d’huile, de quoi tenir quelques jours. A peine soulagés, nous nous retrouvons face  à un autre dilemme, éthique cette fois. Comment traverser la rue avec tant de provisions devant tant de gens affamés et complètement démunis ?

Dans l’après midi, Rolphe part avec Michelle vers le bas de la ville. Elle  s’informe des siens. On vient de dégager un de ses amis qui était coincé sous les décombres dans le bureau du Ministre de la Justice. Micha Gaillard est là devant lui, encore vivant sous les décombres. On attend une pelle mécanique pour le sortir de là. Le lendemain, on apprendra que l’opération a échoué. Presque tous les collègues de notre amie sont morts sur leur lieu de travail. Le bilan s’alourdit d’heure en heure. Les bonnes nouvelles sont rares.

Nos seules sources d’information sont la chaine de télévision française « I télévision » et CNN qui répètent en boucle le peu d’informations qu’ils ont.

24h après le séisme, nous ne trouvons toujours pas les moyens de rassurer nos proches à l’étranger, et nous sommes sans aucune nouvelles de nos amis sur place. Dans la soirée, notre hôte nous informe que nous pouvons aviser nos parents chez un voisin via une connexion internet par satellite. Quel soulagement !

Chaque jour la tension augmente. Il ne suffit pas d’avoir survécu, il faut encore survivre et il faut aussi que le voisin ait été épargné sinon l’odeur de son cadavre vous obligera à partir. Dans la rue, un homme résigné exprime son soulagement : « On vient de partir avec le corps de mon frère. Je sais que son âme sera sauvée, il vient tout juste de se convertir au protestantisme ». Plus loin, un enfant crie « au secours, au secours » à deux hélicoptères lointains.

L’approvisionnement en vivres, en eau et en carburant est difficile.

Dans les Hôpitaux improvisés, les médecins opèrent héroïquement sans anesthésie et à la lampe de poche. Ils amputent avec des scies à métaux et désinfectent avec du clairin ou de la vodka.

Le besoin de se protéger est aussi fort que celui de venir en aide aux autres mais comment aider avec les mains nues ? Notre décision est prise : Il faut quitter Port-au-Prince par tous les moyens et vers n’importe quelle destination. Lorsque le Vendredi 15 au matin, un ami nous confirme qu’il part vers la République Dominicaine pour évacuer sa fille de 10 ans, nous décidons de traverser la frontière avec lui. Nous avons trouvé place dans la benne d’un pick up, nous sommes 14 au total. Nous traversons la ville jonchée de cadavres en putréfaction avec des mouchoirs trempés d’alcool devant notre visage.

Le sentiment d’impuissance et la situation dramatique que nous quittons nous laissent sans voix. « Ayiti cheri, mwen renmen w. Ayiti, kote ou ye ?*** »

 Témoignage de Geneviève PIRON & Rolphe PAPILLON

  • Qu’est-ce qui nous arrive ?
  • Jésus de Nazareth, je te cherche. Jésus de Nazareth, je t’appelle. Ne vois-tu pas que je me sens en danger ?
  • Haïti chérie, je t’aime. Haïti, où es-tu ?